Matthieu et Audrey « Ensemble, à côté des enfants plutôt que face à eux »

Bonjour à tous ! Amis fans de pédagogie, d’écoles où il fait bon vivre, ou curieux des internets !

La semaine du 1er avril je reste à Toulouse, direction le quartier Bellefontaine, à la rencontre d’Audrey et Matthieu.

Quelques mois avant que j’arrive, nous parlons au téléphone pour organiser ma venue. On discute longtemps, ils me disent qu’ils sont supers contents de me rencontrer, d’échanger sur ce que j’ai vu comme écoles, et qu’ils vont pouvoir confronter tout ça à leur propre pratique. Mais qu’ils sont aussi remplis de doutes. Parce que c’est la première année qu’ils se lancent vraiment à deux avec une classe commune de CE1-CM1-CM2 et qu’ils trouvent ça intimidant de m’accueillir. Je retrouve souvent cette réaction lors de mes prises de contact, entre allégresse et doute. Cette ambivalence m’intéresse.

L’école se trouve à 10 minutes du métro Bellefontaine, un quartier de Toulouse, derrière le Mirail. Je marche au milieu des immeubles de la cité, dépourvus de charme. L’école est en travaux de rénovation. No man’s land au milieu d’un parking. Une première impression en demi teinte. A première vue, je me demande un peu ce que je fais là.

Devant le portail un mec à l’allure sympathique m’attend, béret vissé sur la tête, yeux bleus rieurs et sourire jusqu’aux oreilles. C’est Matthieu. Audrey qui prépare la classe avant l’arrivée des élèves, nous attend en haut. C’est une grande fille aux cheveux bouclés bruns, un immense sourire qui lui barre le visage et des yeux chaleureux.

Le premier contact est évident. On rigole, on échange. Les collègues passent me saluer. Ils font des blagues. Au bout de 5 minutes je me sens chez moi. Malgré les travaux en cours qui ne permettent pas de voir l’aménagement classique des lieux, je suis impressionnée par l’espace de travail. Trois salles communicantes forment la zone de la classe. Chaque pièce regroupe des coins d’apprentissages différents : la salle du conseil et des arts plastiques et musicaux, la salle des mathématiques, la salle du français. Les enfants utilisent des plans de travail pour s’organiser et répartir ce qu’ils ont à faire, comme dans la plupart des classes que j’ai pu voir jusque là. Le matin la demi journée se découpe en ateliers, chapeauté par un élève responsable. Il y a des ateliers cuisine, sciences, origami… Et les groupes tournent selon un calendrier établi à l’avance.

Les différents espaces de classe : la salle de mathématique, celle du conseil et le coin cuisine.

Le conseil, ici aussi, a lieu une fois par semaine. Des choses importantes y sont décidées par les élèves. Par exemple, ce sont eux qui ont proposé de partir en classe verte et qui ont organisé le séjour à Aulus-les-bains, une fois la décision approuvée par l’ensemble du groupe. Ils ont aussi décidé de vendre aux parents les gâteaux faits lors de l’atelier cuisine, ou encore d’aller visiter l’immeuble dans lequel le père d’un élève est concierge afin qu’il leur explique la réalité de son métier.

Le conseil et un exemple de décisions prises pendant l’année

Matthieu et Audrey utilisent beaucoup d’outils divers et ne mettent pas de frontières entre les différentes pédagogies. Si une idée, une pratique, les intéressent, ils peuvent s’en servir et la réadapter à leur classe. Lorsque je leur parle des autres classes que j’ai pu voir pendant mon séjour ils pensent à réaménager la leur, mettre un établi dans un coin, plus d’instruments de musique … J’aime le fait qu’ils ne restent pas figés sur des outils sous prétexte que d’autres avant eux les ont utilisés dans leurs classes et que leur efficacité a été prouvée. Par exemple, Audrey et Matthieu n’utilisent pas les ceintures de comportements mais ont inventé un outil à eux qui leur correspond plus. Lorsqu’un élève n’arrive pas à respecter les règles, il grimpe de « sanction » jusqu’à la dernière, celle d’impliquer les parents et de les mettre au courant (comme on peut le voir sur la photo ci-dessous.)

C’est très intéressant de les observer au quotidien avec leurs élèves. J’ai rarement vu autant de douceur et d’empathie. Ils verbalisent beaucoup ce qu’ils ressentent auprès des enfants et utilisent des outils de communications non violentes . Lorsque quelqu’un est d’accord avec ce qui est dit, il agite les mains en l’air et lorsqu’il est en désaccord il les secoue. Chaque fin de journée ceux qui veulent prennent la parole pour remercier quelqu’un, dire leur météo de la journée (comme chez Loïs que j’ai été voir en février à Montpellier lien) ou pour remplir le sceau imaginaire des actions qui font du bien ( « Aujourd’hui telle personne à rempli mon sceau car elle m’a aidé à comprendre cet exercice sans se moquer » ou encore « j’ai rempli le sceau de telle personne car je l’ai soutenu quand il était triste ») .

Un mercredi sur deux ils vont toute la matinée au parc municipal de l’autre côté de la nationale. 5 minutes à pied et nous voilà dans un petit paradis. Les enfants fabriquent des fausses cannes à pêches, grimpent aux arbres, explorent la nature et les environs . Malgré la pluie ce mercredi Audrey et Matthieu décident de maintenir la sortie et préparent du chocolat chaud et des gâteaux pour les enfants. Les élèves rentrent mouillés mais contents. Lors du bilan de fin de matinée, des élèves évoquent leur réserve à sortir sous la pluie. Certains parents sont mécontents de récupérer leurs enfants mouillés. Avec Audrey et Matthieu, nous discutons du juste milieu entre forcer certains enfants à aller au parc pour leur faire découvrir de nouvelles choses, les sortir de leur zone de confort, même si il pleut, et l’envie de laisser les élèves être maîtres de leurs choix d’apprentissages et de leurs envies. C’est une question épineuse sur laquelle je m’interroge souvent et à laquelle je n’ai pas encore trouvé de réponse toute faite.

J’aime le chemin parcouru par Audrey et Matthieu, l’école qu’ils ont reconstruit ensemble avec tous les collègues. Audrey me raconte qu’au départ, il y a 5 ans, la plupart de l’ancienne équipe est partie. Tous les nouveaux sont arrivés, souvent pour la plupart jeunes instits… Ils se sont retrouvés dans une école avec un taux de violence énorme, dans une zone abandonnée. Ca a été un énorme travail de confiance et de patience pour rebatir un espace où élèves et professeurs réapprennent ensemble la douceur et la communication. Comment reconstruit-on une école avec de la bonne volonté ? Matthieu me dit que l’esprit d’équipe est essentiel pour ne pas craquer. Et ça pour avoir un esprit d’équipe ils l’ont ! Les collègues de l’école sont pour la plupart tous copains, se voient en dehors de l’école, échangent constamment. C’est la première fois que je rencontre une équipe aussi joyeuse de ce métier, aussi soudée lors des moments difficile. Audrey et Matthieu ne travaillaient pas ensemble au départ. Ils étaient voisins de classe et ont peu à peu ouvert la porte, décloisonné et petit à petit mêlé les apprentissages, pour finir par travailler main dans la main. Aujourd’hui leur classe de CE1-CM1-CM2 pourrait très difficilement s’envisager l’un sans l’autre, tant on les sent connectés. En les observant je me demande ce qui serait le mieux : pouvoir choisir ses binômes de travail, les collègues avec lesquels on a des idées de pédagogie similaires, à l’inverse d’une classe, d’une école, où les instits sont parachutés ensemble sans pouvoir se choisir ? En même temps, comme ici, cela peut amener à de belles rencontres qu’on aurait pas forcément prévues … La solitude du métier d’instit est tellement compliquée à repenser aujourd’hui. Que ce serait bien de pouvoir travailler à deux dans une classe comme Audrey et Matthieu, de se confronter à la pratique de l’autre comme à un miroir, de pouvoir se confier quand on a besoin d’une soupape de décompression, d’échanger sur des ressentis face aux élèves. Je crois assez fortement qu’à deux on est plus fort pour instaurer une culture commune de classe. C’est un métier de l’échange et de l’apprentissage qu’on exerce seul face à une trentaine d’enfants. On apprend toujours mieux à plusieurs, avec les enfants plutôt que face à eux mais aussi avec les collègues plutôt qu’à côté d’eux. Est ce que j’ai envie de travailler seule dans une classe ?

Cette semaine avec Audrey et Matthieu c’est aussi une belle bouffée d’air parce qu’ils sont super enthousiastes et réceptifs à toutes les idées que je leur expose. Après ces jours passés ensemble j’ai presque revu mes plans de vie, j’ai eu envie de passer le concours à Toulouse rien que pour eux, pour revenir dans ce cocon au milieu des tours, retrouver la luminosité et la chaleur de leur classe, là où on est si bien qu’on a envie d’y rester toute sa vie. On a parlé de fédérer, de créer un réseau avec tous les profs qui ont des idées similaires. J’ai pensé à Frederic et j’ai eu envie de les faire se rencontrer. Je me suis dit qu’ils s’entendraient vraiment bien et que mon projet permettait aussi de créer du lien entre des gens qui ne se seraient peut-être pas rencontré si je n’étais pas là.

La suite de nos aventures dans l’article suivant !

Un extrait de nos entretiens sera disponible prochainement

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